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Baudrillamus - this just in
- Subject: Baudrillamus - this just in
- Date: Wed, 7 Nov 2001 18:58:53 -0800
To: Retort
Baudrillard has indeed weighed in with an editorial:
L'esprit du terrorisme, par Jean Baudrillard
Vendredi 2 novembre 2001
(LE MONDE)
Des événement mondiaux, nous en avions eu, de la mort de Diana au Mondial
de football ou des événements violents et réels, de guerres en génocides.
Mais d'événement symbolique d'envergure mondiale, c'est-à-dire non
seulement de diffusion mondiale, mais qui mette en échec la mondialisation
elle-même, aucun. Tout au long de cette stagnation des années 1990, c'était
la "grève des événements" (selon le mot de l'écrivain argentin Macedonio
Fernandez). Eh bien, la grève est terminée. Les événements ont cessé de
faire grève. Nous avons même affaire, avec les attentats de New York et du
World Trade Center, à l'événement absolu, la "mère" des événements, à
l'événement pur qui concentre en lui tous les événements qui n'ont jamais
eu lieu.
Tout le jeu de l'histoire et de la puissance en est bouleversé, mais aussi
les conditions de l'analyse. Il faut prendre son temps. Car tant que les
événements stagnaient, il fallait anticiper et aller plus vite qu'eux.
Lorsqu'ils accélèrent à ce point, il faut aller plus lentement. Sans
pourtant se laisser ensevelir sous le fatras de discours et le nuage de la
guerre, et tout en gardant intacte la fulgurance inoubliable des images.
Tous les discours et les commentaires trahissent une gigantesque abréaction
à l'événement même et à la fascination qu'il exerce. La condamnation
morale, l'union sacrée contre le terrorisme sont à la mesure de la
jubilation prodigieuse de voir détruire cette superpuissance mondiale,
mieux, de la voir en quelque sorte se détruire elle-même, se suicider en
beauté. Car c'est elle qui, de par son insupportable puissance, a fomenté
toute cette violence infuse de par le monde, et donc cette imagination
terroriste (sans le savoir) qui nous habite tous.
Que nous ayons rêvé de cet événement, que tout le monde sans exception en
ait rêvé, parce que nul ne peut ne pas rêver de la destruction de n'importe
quelle puissance devenue à ce point hégémonique, cela est inacceptable pour
la conscience morale occidentale, mais c'est pourtant un fait, et qui se
mesure justement à la violence pathétique de tous les discours qui veulent
l'effacer.
A la limite, c'est eux qui l'ont fait, mais c'est nous qui l'avons voulu.
Si l'on ne tient pas compte de cela, l'événement perd toute dimension
symbolique, c'est un accident pur, un acte purement arbitraire, la
fantasmagorie meurtrière de quelques fanatiques, qu'il suffirait alors de
supprimer. Or nous savons bien qu'il n'en est pas ainsi. De là tout le
délire contre-phobique d'exorcisme du mal : c'est qu'il est là, partout,
tel un obscur objet de désir. Sans cette complicité profonde, l'événement
n'aurait pas le retentissement qu'il a eu, et dans leur stratégie
symbolique, les terroristes savent sans doute qu'ils peuvent compter sur
cette complicité inavouable.
Cela dépasse de loin la haine de la puissance mondiale dominante chez les
déshérités et les exploités, chez ceux qui sont tombés du mauvais côté de
l'ordre mondial. Ce malin désir est au cour même de ceux qui en partagent
les bénéfices. L'allergie à tout ordre définitif, à toute puissance
définitive est heureusement universelle, et les deux tours du World Trade
Center incarnaient parfaitement, dans leur gémellité justement, cet ordre
définitif.
Pas besoin d'une pulsion de mort ou de destruction, ni même d'effet
pervers. C'est très logiquement, et inexorablement, que la montée en
puissance de la puissance exacerbe la volonté de la détruire. Et elle est
complice de sa propre destruction. Quand les deux tours se sont effondrées,
on avait l'impression qu'elles répondaient au suicide des avions-suicides
par leur propre suicide. On a dit : "Dieu même ne peut se déclarer la
guerre." Eh bien si. L'Occident, en position de Dieu (de toute-puissance
divine et de légitimité morale absolue) devient suicidaire et se déclare la
guerre à lui-même.
Les innombrables films-catastrophes témoignent de ce phantasme, qu'ils
conjurent évidemment par l'image en noyant tout cela sous les effets
spéciaux. Mais l'attraction universelle qu'ils exercent, à l'égal de la
pornographie, montre que le passage à l'acte est toujours proche la
velléité de dénégation de tout système étant d'autant plus forte qu'il se
rapproche de la perfection ou de la toute-puissance.
Il est d'ailleurs vraisemblable que les terroristes (pas plus que les
experts !) n'avaient prévu l'effondrement des Twin Towers, qui fut, bien
plus que le Pentagone, le choc symbolique le plus fort. L'effondrement
symbolique de tout un système s'est fait par une complicité imprévisible,
comme si, en s'effondrant d'elles-mêmes, en se suicidant, les tours étaient
entrées dans le jeu pour parachever l'événement.
Dans un sens, c'est le système entier qui, par sa fragilité interne, prête
main-forte à l'action initiale. Plus le système se concentre mondialement,
ne constituant à la limite qu'un seul réseau, plus il devient vulnérable en
un seul point (déjà un seul petit hacker philippin avait réussi, du fond de
son ordinateur portable, à lancer le virus I love you , qui avait fait le
tour du monde en dévastant des réseaux entiers). Ici, ce sont dix-huit
kamikazes qui, grâce à l'arme absolue de la mort, multipliée par
l'efficience technologique, déclenchent un processus catastrophique global.
Quand la situation est ainsi monopolisée par la puissance mondiale, quand
on a affaire à cette formidable condensation de toutes les fonctions par la
machinerie technocratique et la pensée unique, quelle autre voie y a-t-il
qu'un transfert terroriste de situation ? C'est le système lui-même qui a
créé les conditions objectives de cette rétorsion brutale. En ramassant
pour lui toutes les cartes, il force l'Autre à changer les règles du jeu.
Et les nouvelles règles sont féroces, parce que l'enjeu est féroce. A un
système dont l'excès de puissance même pose un défi insoluble, les
terroristes répondent par un acte définitif dont l'échange lui aussi est
impossible. Le terrorisme est l'acte qui restitue une singularité
irréductible au cour d'un système d'échange généralisé. Toutes les
singularités (les espèces, les individus, les cultures) qui ont payé de
leur mort l'installation d'une circulation mondiale régie par une seule
puissance se vengent aujourd'hui par ce transfert terro!
riste de situation.
Terreur contre terreur il n'y a plus d'idéologie derrière tout cela. On
est désormais loin au-delà de l'idéologie et du politique. L'énergie qui
alimente la terreur, aucune idéologie, aucune cause, pas même islamique, ne
peut en rendre compte. Ça ne vise même plus à transformer le monde, ça vise
(comme les hérésies en leur temps) à le radicaliser par le sacrifice, alors
que le système vise à le réaliser par la force.
Le terrorisme, comme les virus, est partout. Il y a une perfusion mondiale
du terrorisme, qui est comme l'ombre portée de tout système de domination,
prêt partout à se réveiller comme un agent double. Il n'y a plus de ligne
de démarcation qui permette de le cerner, il est au cour même de cette
culture qui le combat, et la fracture visible (et la haine) qui oppose sur
le plan mondial les exploités et les sous-développés au monde occidental
rejoint secrètement la fracture interne au système dominant. Celui-ci peut
faire front à tout antagonisme visible. Mais l'autre, de structure virale
comme si tout appareil de domination sécrétait son antidispositif, son
propre ferment de disparition , contre cette forme de réversion presque
automatique de sa propre puissance, le système ne peut rien. Et le
terrorisme est l'onde de choc de cette réversion silencieuse.
Ce n'est donc pas un choc de civilisations ni de religions, et cela dépasse
de loin l'islam et l'Amérique, sur lesquels on tente de focaliser le
conflit pour se donner l'illusion d'un affrontement visible et d'une
solution de force. Il s'agit bien d'un antagonisme fondamental, mais qui
désigne, à travers le spectre de l'Amérique (qui est peut-être l'épicentre,
mais pas du tout l'incarnation de la mondialisation à elle seule) et à
travers le spectre de l'islam (qui lui non plus n'est pas l'incarnation du
terrorisme), la mondialisation triomphante aux prises avec elle-même. Dans
ce sens, on peut bien parler d'une guerre mondiale, non pas la troisième,
mais la quatrième et la seule véritablement mondiale, puisqu'elle a pour
enjeu la mondialisation elle-même. Les deux premières guerres mondiales
répondaient à l'image classique de la guerre. La première a mis fin à la
suprématie de l'Europe et de l'ère coloniale. La deuxième a mis fin au
nazisme. La troisième, qui a bien eu lieu,!
sous forme de guerre froide et de dissuasion, a mis fin au communisme. De
l'une à l'autre, on est allé chaque fois plus loin vers un ordre mondial
unique. Aujourd'hui celui-ci, virtuellement parvenu à son terme, se trouve
aux prises avec les forces antagonistes partout diffuses au cour même du
mondial, dans toutes les convulsions actuelles. Guerre fractale de toutes
les cellules, de toutes les singularités qui se révoltent sous forme
d'anticorps. Affrontement tellement insaisissable qu'il faut de temps en
temps sauver l'idée de la guerre par des mises en scène spectaculaires,
telles que celles du Golfe ou aujourd'hui celle d'Afghanistan. Mais la
quatrième guerre mondiale est ailleurs. Elle est ce qui hante tout ordre
mondial, toute domination hégémonique si l'islam dominait le monde, le
terrorisme se lèverait contre l'Islam. Car c'est le monde lui-même qui
résiste à la mondialisation.
Le terrorisme est immoral. L'événement du World Trade Center, ce défi
symbolique, est immoral, et il répond à une mondialisation qui est
elle-même immorale. Alors soyons nous-même immoral et, si on veut y
comprendre quelque chose, allons voir un peu au-delà du Bien et du Mal.
Pour une fois qu'on a un événement qui défie non seulement la morale mais
toute forme d'interprétation, essayons d'avoir l'intelligence du Mal. Le
point crucial est là justement : dans le contresens total de la philosophie
occidentale, celle des Lumières, quant au rapport du Bien et du Mal. Nous
croyons naïvement que le progrès du Bien, sa montée en puissance dans tous
les domaines (sciences, techniques, démocratie, droits de l'homme)
correspond à une défaite du Mal. Personne ne semble avoir compris que le
Bien et le Mal montent en puissance en même temps, et selon le même
mouvement. Le triomphe de l'un n'entraîne pas l'effacement de l'autre, bien
au contraire. On considère le Mal, métaphysiquement, com!
me une bavure accidentelle, mais cet axiome, d'où découlent toutes les
formes manichéennes de lutte du Bien contre le Mal, est illusoire. Le Bien
ne réduit pas le Mal, ni l'inverse d'ailleurs : ils sont à la fois
irréductibles l'un à l'autre et leur relation est inextricable. Au fond, le
Bien ne pourrait faire échec au Mal qu'en renonçant à être le Bien,
puisque, en s'appropriant le monopole mondial de la puissance, il entraîne
par là même un retour de flamme d'une violence proportionnelle.
Dans l'univers traditionnel, il y avait encore une balance du Bien et du
Mal, selon une relation dialectique qui assurait vaille que vaille la
tension et l'équilibre de l'univers moral un peu comme dans la guerre
froide le face-à-face des deux puissances assurait l'équilibre de la
terreur. Donc pas de suprématie de l'un sur l'autre. Cette balance est
rompue à partir du moment où il y a extrapolation totale du Bien (hégémonie
du positif sur n'importe quelle forme de négativité, exclusion de la mort,
de toute force adverse en puissance triomphe des valeurs du Bien sur
toute la ligne). A partir de là, l'équilibre est rompu, et c'est comme si
le Mal reprenait alors une autonomie invisible, se développant désormais
d'une façon exponentielle.
Toutes proportions gardées, c'est un peu ce qui s'est produit dans l'ordre
politique avec l'effacement du communisme et le triomphe mondial de la
puissance libérale : c'est alors que surgit un ennemi fantomatique,
perfusant sur toute la planète, filtrant de partout comme un virus,
surgissant de tous les interstices de la puissance. L'islam. Mais l'islam
n'est que le front mouvant de cristallisation de cet antagonisme. Cet
antagonisme est partout, et il est en chacun de nous. Donc, terreur contre
terreur. Mais terreur asymétrique. Et c'est cette asymétrie qui laisse la
toute-puissance mondiale complètement désarmée. Aux prises avec elle-même,
elle ne peut que s'enfoncer dans sa propre logique de rapports de forces,
sans pouvoir jouer sur le terrain du défi symbolique et de la mort, dont
elle n'a plus aucune idée puisqu'elle l'a rayé de sa propre culture.
Jusqu'ici, cette puissance intégrante a largement réussi à absorber et à
résorber toute crise, toute négativité, créant par là même une situation
foncièrement désespérante (non seulement pour les damnés de la terre, mais
pour les nantis et les privilégiés aussi, dans leur confort radical).
L'événement fondamental, c'est que les terroristes ont cessé de se suicider
en pure perte, c'est qu'ils mettent en jeu leur propre mort de façon
offensive et efficace, selon une intuition stratégique qui est tout
simplement celle de l'immense fragilité de l'adversaire, celle d'un système
arrivé à sa quasi-perfection, et du coup vulnérable à la moindre étincelle.
Ils ont réussi à faire de leur propre mort une arme absolue contre un
système qui vit de l'exclusion de la mort, dont l'idéal est celui du zéro
mort. Tout système à zéro mort est un système à somme nulle. Et tous les
moyens de dissuasion et de destruction ne peuvent rien contre un ennemi qui
a déjà fait de sa mort une arme contre-o!
ffensive. "Qu'importe les bombardements américains ! Nos hommes ont autant
envie de mourir que les Américains de vivre !" D'où l'inéquivalence des 7
000 morts infligés d'un seul coup à un système zéro mort.
Ainsi donc, ici, tout se joue sur la mort, non seulement par l'irruption
brutale de la mort en direct, en temps réel mais par l'irruption d'une mort
bien plus que réelle : symbolique et sacrificielle c'est-à-dire
l'événement absolu et sans appel.
Tel est l'esprit du terrorisme.
Ne jamais attaquer le système en termes de rapports de forces. Ça, c'est
l'imaginaire (révolutionnaire) qu'impose le système lui-même, qui ne survit
que d'amener sans cesse ceux qui l'attaquent à se battre sur le terrain de
la réalité, qui est pour toujours le sien. Mais déplacer la lutte dans la
sphère symbolique, où la règle est celle du défi, de la réversion, de la
surenchère. Telle qu'à la mort il ne puisse être répondu que par une mort
égale ou supérieure. Défier le système par un don auquel il ne peut pas
répondre sinon par sa propre mort et son propre effondrement.
L'hypothèse terroriste, c'est que le système lui-même se suicide en réponse
aux défis multiples de la mort et du suicide. Car ni le système ni le
pouvoir n'échappent eux-mêmes à l'obligation symbolique et c'est sur ce
piège que repose la seule chance de leur catastrophe. Dans ce cycle
vertigineux de l'échange impossible de la mort, celle du terroriste est un
point infinitésimal, mais qui provoque une aspiration, un vide, une
convection gigantesques. Autour de ce point infime, tout le système, celui
du réel et de la puissance, se densifie, se tétanise, se ramasse sur
lui-même et s'abîme dans sa propre surefficacité.
La tactique du modèle terroriste est de provoquer un excès de réalité et de
faire s'effondrer le système sous cet excès de réalité. Toute la dérision
de la situation en même temps que la violence mobilisée du pouvoir se
retournent contre lui, car les actes terroristes sont à la fois le miroir
exorbitant de sa propre violence et le modèle d'une violence symbolique qui
lui est interdite, de la seule violence qu'il ne puisse exercer : celle de
sa propre mort.
C'est pourquoi toute la puissance visible ne peut rien contre la mort
infime, mais symbolique, de quelques individus.
Il faut se rendre à l'évidence qu'est né un terrorisme nouveau, une forme
d'action nouvelle qui joue le jeu et s'approprie les règles du jeu pour
mieux le perturber. Non seulement ces gens-là ne luttent pas à armes
égales, puisqu'ils mettent en jeu leur propre mort, à laquelle il n'y a pas
de réponse possible ("ce sont des lâches"), mais ils se sont approprié
toutes les armes de la puissance dominante. L'argent et la spéculation
boursière, les technologies informatiques et aéronautiques, la dimension
spectaculaire et les réseaux médiatiques : ils ont tout assimilé de la
modernité et de la mondialité, sans changer de cap, qui est de la détruire.
Comble de ruse, ils ont même utilisé la banalité de la vie quotidienne
américaine comme masque et double jeu. Dormant dans leurs banlieues, lisant
et étudiant en famille, avant de se réveiller d'un jour à l'autre comme des
bombes à retardement. La maîtrise sans faille de cette clandestinité est
presque aussi terroriste que l'acte spectaculaire du 11 septembre. Car elle
jette la suspicion sur n'importe quel individu : n'importe quel être
inoffensif n'est-il pas un terroriste en puissance ? Si ceux-là ont pu
passer inaperçus, alors chacun de nous est un criminel inaperçu (chaque
avion devient lui aussi suspect), et au fond c'est peut-être vrai. Cela
correspond peut-être bien à une forme inconsciente de criminalité
potentielle, masquée, et soigneusement refoulée, mais toujours susceptible,
sinon de resurgir, du moins de vibrer secrètement au spectacle du Mal.
Ainsi l'événement se ramifie jusque dans le détail source d'un terrorisme
mental plus subtil encore.
La différence radicale, c'est que les terroristes, tout en disposant des
armes qui sont celles du système, disposent en plus d'une arme fatale :
leur propre mort. S'ils se contentaient de combattre le système avec ses
propres armes, ils seraient immédiatement éliminés. S'ils ne lui opposaient
que leur propre mort, ils disparaîtraient tout aussi vite dans un sacrifice
inutile ce que le terrorisme a presque toujours fait jusqu'ici (ainsi les
attentats-suicides palestiniens) et pour quoi il était voué à l'échec.
Tout change dès lors qu'ils conjuguent tous les moyens modernes disponibles
avec cette arme hautement symbolique. Celle-ci multiplie à l'infini le
potentiel destructeur. C'est cette multiplication des facteurs (qui nous
semblent à nous inconciliables) qui leur donne une telle supériorité. La
stratégie du zéro mort, par contre, celle de la guerre "propre",
technologique, passe précisément à côté de cette transfiguration de la
puissance "réelle" par la puissance symbolique.
La réussite prodigieuse d'un tel attentat fait problème, et pour y
comprendre quelque chose il faut s'arracher à notre optique occidentale
pour voir ce qui se passe dans leur organisation et dans la tête des
terroristes. Une telle efficacité supposerait chez nous un maximum de
calcul, de rationalité, que nous avons du mal à imaginer chez les autres.
Et même dans ce cas, il y aurait toujours eu, comme dans n'importe quelle
organisation rationnelle ou service secret, des fuites et des bavures.
Donc le secret d'une telle réussite est ailleurs. La différence est qu'il
ne s'agit pas, chez eux, d'un contrat de travail, mais d'un pacte et d'une
obligation sacrificielle. Une telle obligation est à l'abri de toute
défection et de toute corruption. Le miracle est de s'être adapté au réseau
mondial, au protocole technique, sans rien perdre de cette complicité à la
vie et à la mort. A l'inverse du contrat, le pacte ne lie pas des individus
même leur "suicide" n'est pas de l'héroïsme individuel, c'est un acte
sacrificiel collectif scellé par une exigence idéale. Et c'est la
conjugaison de deux dispositifs, celui d'une structure opérationnelle et
d'un pacte symbolique, qui a rendu possible un acte d'une telle démesure.
Nous n'avons plus aucune idée de ce qu'est un calcul symbolique, comme dans
le poker ou le potlatch : enjeu minimal, résultat maximal. Exactement ce
qu'ont obtenu les terroristes dans l'attentat de Manhattan, qui
illustrerait assez bien la théorie du chaos : un choc initial provoquant
des conséquences incalculables, alors que le déploiement gigantesque des
Américains ("Tempête du désert") n'obtient que des effets dérisoires
l'ouragan finissant pour ainsi dire dans un battement d'ailes de papillon.
Le terrorisme suicidaire était un terrorisme de pauvres, celui-ci est un
terrorisme de riches. Et c'est cela qui nous fait particulièrement peur :
c'est qu'ils sont devenus riches (ils en ont tous les moyens) sans cesser
de vouloir nous perdre. Certes, selon notre système de valeurs, ils
trichent : ce n'est pas de jeu de mettre en jeu sa propre mort. Mais ils
n'en ont cure, et les nouvelles règles du jeu ne nous appartiennent plus.
Tout est bon pour déconsidérer leurs actes. Ainsi les traiter de
"suicidaires" et de "martyrs". Pour ajouter aussitôt que le martyre ne
prouve rien, qu'il n'a rien à voir avec la vérité, qu'il est même (en
citant Nietzsche) l'ennemi numéro un de la vérité. Certes, leur mort ne
prouve rien, mais il n'y a rien à prouver dans un système où la vérité
elle-même est insaisissable ou bien est-ce nous qui prétendons la détenir
? D'autre part, cet argument hautement moral se renverse. Si le martyre
volontaire des kamikazes ne prouve rien, alors le martyre involontaire des
victimes de l'attentat ne prouve rien non plus, et il y a quelque chose
d'inconvenant et d'obscène à en faire un argument moral (cela ne préjuge en
rien leur souffrance et leur mort).
Autre argument de mauvaise foi : ces terroristes échangent leur mort contre
une place au paradis. Leur acte n'est pas gratuit, donc il n'est pas
authentique. Il ne serait gratuit que s'ils ne croyaient pas en Dieu, que
si la mort était sans espoir, comme elle l'est pour nous (pourtant les
martyrs chrétiens n'escomptaient rien d'autre que cette équivalence
sublime). Donc, là encore, ils ne luttent pas à armes égales, puisqu'ils
ont droit au salut, dont nous ne pouvons même plus entretenir l'espoir.
Ainsi faisons-nous le deuil de notre mort, alors qu'eux peuvent en faire un
enjeu de très haute définition.
Au fond, tout cela, la cause, la preuve, la vérité, la récompense, la fin
et les moyens, c'est une forme de calcul typiquement occidental. Même la
mort, nous l'évaluons en taux d'intérêt, en termes de rapport qualité/prix.
Calcul économique qui est un calcul de pauvres et qui n'ont même plus le
courage d'y mettre le prix.
Que peut-il se passer hors la guerre, qui n'est elle-même qu'un écran de
protection conventionnel ? On parle de bioterrorisme, de guerre
bactériologique, ou de terrorisme nucléaire. Mais rien de tout cela n'est
de l'ordre du défi symbolique, mais bien de l'anéantissement sans phrase,
sans gloire, sans risque, de l'ordre de la solution finale.
Or c'est un contresens de voir dans l'action terroriste une logique
purement destructrice. Il me semble que leur propre mort est inséparable de
leur action (c'est justement ce qui en fait un acte symbolique), et non pas
du tout l'élimination impersonnelle de l'autre. Tout est dans le défi et
dans le duel, c'est-à-dire encore dans une relation duelle, personnelle,
avec la puissance adverse. C'est elle qui vous a humiliés, c'est elle qui
doit être humiliée. Et non pas simplement exterminée. Il faut lui faire
perdre la face. Et cela on ne l'obtient jamais par la force pure et par la
suppression de l'autre. Celui-ci doit être visé et meurtri en pleine
adversité. En dehors du pacte qui lie les terroristes entre eux, il y a
quelque chose d'un pacte duel avec l'adversaire. C'est donc exactement le
contraire de la lâcheté dont on les accuse, et c'est exactement le
contraire de ce que font par exemple les Américains dans la guerre du Golfe
(et qu'ils sont en train de reprendre en Afg!
hanistan) : cible invisible, liquidation opérationnelle.
De toutes ces péripéties nous gardons par-dessus tout la vision des images.
Et nous devons garder cette prégnance des images, et leur fascination, car
elles sont, qu'on le veuille ou non, notre scène primitive. Et les
événements de New York auront, en même temps qu'ils ont radicalisé la
situation mondiale, radicalisé le rapport de l'image à la réalité. Alors
qu'on avait affaire à une profusion ininterrompue d'images banales et à un
flot ininterrompu d'événements bidon, l'acte terroriste de New York
ressuscite à la fois l'image et l'événement.
Entre autres armes du système qu'ils ont retournées contre lui, les
terroristes ont exploité le temps réel des images, leur diffusion mondiale
instantanée. Ils se la sont appropriée au même titre que la spéculation
boursière, l'information électronique ou la circulation aérienne. Le rôle
de l'image est hautement ambigu. Car en même temps qu'elle exalte
l'événement, elle le prend en otage. Elle joue comme multiplication à
l'infini, et en même temps comme diversion et neutralisation (ce fut déjà
ainsi pour les événements de 1968). Ce qu'on oublie toujours quand on parle
du "danger" des médias. L'image consomme l'événement, au sens où elle
l'absorbe et le donne à consommer. Certes elle lui donne un impact inédit
jusqu'ici, mais en tant qu'événement-image.
Qu'en est-il alors de l'événement réel, si partout l'image, la fiction, le
virtuel perfusent dans la réalité ? Dans le cas présent, on a cru voir
(avec un certain soulagement peut-être) une résurgence du réel et de la
violence du réel dans un univers prétendument virtuel. "Finies toutes vos
histoires de virtuel ça, c'est du réel !" De même, on a pu y voir une
résurrection de l'histoire au-delà de sa fin annoncée. Mais la réalité
dépasse-t-elle vraiment la fiction ? Si elle semble le faire, c'est qu'elle
en a absorbé l'énergie, et qu'elle est elle-même devenue fiction. On
pourrait presque dire que la réalité est jalouse de la fiction, que le réel
est jaloux de l'image... C'est une sorte de duel entre eux, à qui sera le
plus inimaginable.
L'effondrement des tours du World Trade Center est inimaginable, mais cela
ne suffit pas à en faire un événement réel. Un surcroît de violence ne
suffit pas à ouvrir sur la réalité. Car la réalité est un principe, et
c'est ce principe qui est perdu. Réel et fiction sont inextricables, et la
fascination de l'attentat est d'abord celle de l'image (les conséquences à
la fois jubilatoires et catastrophiques en sont elles-mêmes largement
imaginaires).
Dans ce cas donc, le réel s'ajoute à l'image comme une prime de terreur,
comme un frisson en plus. Non seulement c'est terrifiant, mais en plus
c'est réel. Plutôt que la violence du réel soit là d'abord, et que s'y
ajoute le frisson de l'image, l'image est là d'abord, et il s'y ajoute le
frisson du réel. Quelque chose comme une fiction de plus, une fiction
dépassant la fiction. Ballard (après Borges) parlait ainsi de réinventer le
réel comme l'ultime, et la plus redoutable fiction.
Cette violence terroriste n'est donc pas un retour de flamme de la réalité,
pas plus que celui de l'histoire. Cette violence terroriste n'est pas
"réelle". Elle est pire, dans un sens : elle est symbolique. La violence en
soi peut être parfaitement banale et inoffensive. Seule la violence
symbolique est génératrice de singularité. Et dans cet événement singulier,
dans ce film catastrophe de Manhattan se conjuguent au plus haut point les
deux éléments de fascination de masse du XXe siècle : la magie blanche du
cinéma, et la magie noire du terrorisme. La lumière blanche de l'image, et
la lumière noire du terrorisme.
On cherche après coup à lui imposer n'importe quel sens, à lui trouver
n'importe quelle interprétation. Mais il n'y en a pas, et c'est la
radicalité du spectacle, la brutalité du spectacle qui seule est originale
et irréductible. Le spectacle du terrorisme impose le terrorisme du
spectacle. Et contre cette fascination immorale (même si elle déclenche une
réaction morale universelle) l'ordre politique ne peut rien. C'est notre
théâtre de la cruauté à nous, le seul qui nous reste extraordinaire en
ceci qu'il réunit le plus haut point du spectaculaire et le plus haut point
du défi. C'est en même temps le micro-modèle fulgurant d'un noyau de
violence réelle avec chambre d'écho maximale donc la forme la plus pure
du spectaculaire et un modèle sacrificiel qui oppose à l'ordre historique
et politique la forme symbolique la plus pure du défi.
N'importe quelle tuerie leur serait pardonnée, si elle avait un sens, si
elle pouvait s'interpréter comme violence historique tel est l'axiome
moral de la bonne violence. N'importe quelle violence leur serait
pardonnée, si elle n'était pas relayée par les médias ("Le terrorisme ne
serait rien sans les médias"). Mais tout cela est illusoire. Il n'y a pas
de bon usage des médias, les médias font partie de l'événement, ils font
partie de la terreur, et ils jouent dans l'un ou l'autre sens.
L'acte répressif parcourt la même spirale imprévisible que l'acte
terroriste, nul ne sait où il va s'arrêter, et les retournements qui vont
s'ensuivre. Pas de distinction possible, au niveau des images et de
l'information, entre le spectaculaire et le symbolique, pas de distinction
possible entre le "crime" et la répression. Et c'est ce déchaînement
incontrôlable de la réversibilité qui est la véritable victoire du
terrorisme. Victoire visible dans les ramifications et infiltrations
souterraines de l'événement non seulement dans la récession directe,
économique, politique, boursière et financière, de l'ensemble du système,
et dans la récession morale et psychologique qui en résulte, mais dans la
récession du système de valeurs, de toute l'idéologie de liberté, de libre
circulation, etc., qui faisait la fierté du monde occidental, et dont il se
prévaut pour exercer son emprise sur le reste du monde.
Au point que l'idée de liberté, idée neuve et récente, est déjà en train de
s'effacer des mours et des consciences, et que la mondialisation libérale
est en train de se réaliser sous la forme exactement inverse : celle d'une
mondialisation policière, d'un contrôle total, d'une terreur sécuritaire.
La dérégulation finit dans un maximum de contraintes et de restrictions
équivalant à celle d'une société fondamentaliste.
Fléchissement de la production, de la consommation, de la spéculation, de
la croissance (mais certainement pas de la corruption !) : tout se passe
comme si le système mondial opérait un repli stratégique, une révision
déchirante de ses valeurs en réaction défensive semble-t-il à l'impact du
terrorisme, mais répondant au fond à ses injonctions secrètes régulation
forcée issue du désordre absolu, mais qu'il s'impose à lui-même,
intériorisant en quelque sorte sa propre défaite.
Un autre aspect de la victoire des terroristes, c'est que toutes les autres
formes de violence et de déstabilisation de l'ordre jouent en sa faveur :
terrorisme informatique, terrorisme biologique, terrorisme de l'anthrax et
de la rumeur, tout est imputé à Ben Laden. Il pourrait même revendiquer à
son actif les catastrophes naturelles. Toutes les formes de désorganisation
et de circulation perverse lui profitent. La structure même de l'échange
mondial généralisé joue en faveur de l'échange impossible. C'est comme une
écriture automatique du terrorisme, réalimentée par le terrorisme
involontaire de l'information. Avec toutes les conséquences paniques qui en
résultent : si, dans toute cette histoire d'anthrax, l'intoxication joue
d'elle-même par cristallisation instantanée, comme une solution chimique au
simple contact d'une molécule, c'est que tout le système a atteint une
masse critique qui le rend vulnérable à n'importe quelle agression.
Il n'y a pas de solution à cette situation extrême, surtout pas la guerre,
qui n'offre qu'une situation de déjà-vu, avec le même déluge de forces
militaires, d'information fantôme, de matraquages inutiles, de discours
fourbes et pathétiques, de déploiement technologique et d'intoxication.
Bref, comme la guerre du Golfe, un non-événement, un événement qui n'a pas
vraiment lieu.
C'est d'ailleurs là sa raison d'être : substituer à un véritable et
formidable événement, unique et imprévisible, un pseudo-événement répétitif
et déjà vu. L'attentat terroriste correspondait à une précession de
l'événement sur tous les modèles d'interprétation, alors que cette guerre
bêtement militaire et technologique correspond à l'inverse à une précession
du modèle sur l'événement, donc à un enjeu factice et à un non-lieu. La
guerre comme prolongement de l'absence de politique par d'autres moyens.
Jean Baudrillard est philosophe. © Editions Galilée/"Le Monde"
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